Miss Fortunia
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« Au début de ma carrière, en octobre 1952, j’ai vu aux Folies Bergère une danseuse avec des ailes d’ange nommée Fortunia… une artiste magnifique… on ne lui avait pas accordé la place que sa beauté méritait. »

Alain Bernardin

C’est ainsi qu’Alain Bernardin évoquait en 1971 celle qui deviendrait la toute première danseuse du Crazy Horse Paris.

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Bernardin avait ouvert le Crazy Horse en 1951, mais il manquait encore quelque chose. Le spectacle réunissait acteurs, chanteurs et comédiens, sans parvenir à trouver sa véritable identité. Il lui fallait une meneuse de revue. Il décida alors de fermer le cabaret pendant trois mois afin d’imaginer un nouveau concept et surtout de trouver la femme capable de l’incarner. Des années auparavant, il avait découvert dans un magazine la star américaine du burlesque Lili St. Cyr et était devenu obsédé par l’idée de retrouver cette même présence magnétique.

C’est finalement aux Folies Bergère qu’il la trouva. Fortunia n’y occupait qu’un rôle secondaire, mais elle captait immédiatement tous les regards. Seule artiste noire de la troupe, elle dégageait une aura incomparable. Bernardin la fit venir au Crazy Horse et lança la création du spectacle. Aux côtés du chorégraphe Max Revol, il imagina une nouvelle forme de strip-tease, plus stylisée, théâtrale et artistique. Son numéro s’inspirait d’un univers Belle Époque : longues jupes, volants superposés et jeu de scène malicieux autour d’une puce coincée dans les tissus, l’obligeant à se déshabiller peu à peu. C’est à ce moment-là que le Crazy Horse trouva véritablement son langage artistique.

Bien avant la célébrité, Fortunia avait déjà traversé une vie marquée par l’exil et la survie. Née en Haïti d’un père haïtien noir et d’une mère polonaise blanche, elle grandit en Pologne et se forma à la danse classique. Pendant la Seconde Guerre mondiale, adolescente, elle fut envoyée dans un camp de concentration. Libérée par des soldats afro-américains, elle s’enfuit avec sa mère jusqu’à Chicago, où elle abandonna le ballet pour le swing et la rumba. Puis vinrent Broadway. Puis Paris.

Aux Folies Bergère, elle dansait topless ; au Crazy Horse, elle apprit l’art du strip-tease. Le soir de la première fut un triomphe. Cette même nuit, Paul Derval, directeur des Folies Bergère, se présenta dans le bureau de Bernardin.

— « Alain, je vous rachète Miss Fortunia. À n’importe quel prix. »

— « Mon cher Paul, je ne peux pas vous la revendre. »

— « La revendre ? »

— « Bien sûr. Elle faisait partie de votre spectacle. »

Et c’est ainsi que Fortunia cessa d’être simplement une danseuse de revue pour devenir le point de départ d’une institution, le modèle originel de générations de danseuses du Crazy Horse Paris.

Crédits photos : Archives du Crazy Horse Paris.