


Quel est votre parcours artistique ?
Je suis danseur, chorégraphe et aussi directeur de mouvement dans le milieu de la mode. J’ai commencé par le hip hop, à dix-neuf ans, à Clermont-Ferrand. Avant ça, j’avais débuté une carrière dans le marketing… il faut croire que la danse m’a happé et emporté vers un autre destin. À vingt-deux ans, j’ai intégré l’Académie Internationale de la Danse à Paris, où j’ai découvert les danses académiques et la danse en talons. J’ai fait beaucoup de stages à l’étranger pour me former, à Amsterdam, New York ou Madrid. En parallèle, j’ai évolué dans la Ballroom scene parisienne pendant sept ans. J’ai aussi fait partie de la compagnie contemporaine de Mehdi Kerkouche par le passé, et aujourd’hui, je fais partie de celle de Manon Bouquet. Jusqu’à aujourd’hui, j’ai dansé essentiellement pour accompagner des artistes musicales, ce qui m’a permis d’expérimenter les tournées, les clips et les plateaux de télévision. Ces expériences variées m’ont aidé à construire mon langage artistique. Aujourd’hui, je dirais que mon univers se nourrit de la danse contemporaine, du voguing et de la danse en talons.
Que représente pour vous le Crazy Horse ?
Le Crazy Horse est un lieu de rêve pour moi depuis longtemps. Étant un danseur, je n’aurais jamais imaginé pouvoir me produire un jour dans ce cabaret historiquement dédié aux femmes. J’aime jouer avec les codes, brouiller les frontières entre masculin et féminin, créer du trouble. C’est quelque chose qui me fait vibrer, dans mon art comme dans la vie, et c’est possible ici au Crazy Horse. J’ai toujours été passionné par l’énergie féminine et la féminité. Je rêve de vivre dans un monde de femmes ! Donc je crois que je suis au bon endroit !
Qu’est-ce qui vous plaît tant dans la féminité ?
Ce qui me plaît dans la féminité c’est cette dualité constante entre, d’un côté, la puissance, la profondeur, et de l’autre, la légèreté, la beauté, la poésie. C’est un peu comme une plume d’argent. On croit qu’elle est juste belle, fragile et légère et en fait elle est solide, précieuse et forte.
Quel personnage incarnez-vous au Crazy Horse ?
Le numéro s’appelle Mon ami Pierrot. Le personnage que j’incarne est très proche de moi. Il est inspiré de Pierrot, le clown triste, et du mime Marceau, et mixé avec la gestuelle et les influences visuelles héritées de la ballroom scene. C’est un numéro très intime car je performe sur Comme ils disent, une chanson d’Aznavour qui m’accompagne depuis l’enfance et qui est profondément liée à ma vie. Elle raconte l’histoire et la solitude d’un homme, homosexuel, artiste de cabaret, toujours scruté et souvent jugé. C’est quelque chose que j’ai ressenti moi-même au cours de ma vie, comme beaucoup de personnes de ma communauté. Le numéro mêle lip-sync, danse, effeuillage et démaquillage. Il y a quelque chose de très poétique, mais aussi de profondément mélancolique. C’est la fusion de plusieurs pratiques, au service d’une histoire et d’une émotion. C’est un numéro cathartique pour moi, je ne m’en lasse pas.
Pouvez-vous choisir trois mots pour décrire votre univers ?
Queer, honnête et imparfait.
Quelle atmosphère cherchez-vous à faire naître dans la salle ?
J’aime questionner le public, le secouer gentiment, toujours par le biais de l’émotion. J’aime créer un moment de latence, où les gens sont un peu perdus face au mélange des codes que je propose : une moustache, un maquillage très queer, un costume qui mixe les genres et qui se révèle peu à peu… Si j’ai réussi à émouvoir les spectateurs et à questionner leur regard sur la différence, alors je suis heureux. Comme la chanson est en français et que le public est international, on me dit souvent : “On n’a pas compris les paroles, mais on a tout compris.” Et ça, j’adore.
Quel est votre regard sur les emblématiques danseuses du Crazy Horse avec qui vous partagez le spectacle ?
Je les adore toutes ! Elles sont fabuleuses, inspirantes… Moi qui suis passionné par l’univers de la femme, ici je me retrouve dans un écrin qui se révèle être un puits sans fin de beauté, de talent, de force, de technique, de magie… Ce que j’aime particulièrement, c’est la manière dont le Crazy Horse sublime la sensualité et la nudité des danseuses. Bien que la salle et la scène soient très petites, le travail de mise en scène crée une distance qui rend les danseuses inaccessibles et précieuses. Même en connaissant les coulisses, la magie reste intacte. C’est rare.
Selon vous, qu’est-ce qui fait la magie du Crazy Horse depuis soixante-quinze ans ?
Le Crazy Horse a un côté très chic et très mode depuis toujours, qui fait écho à la réputation de la France à l’international. Et puis il y a la lumière bien sûr. Le cabaret où les femmes sont habillées de lumière, c’est le Crazy Horse, et nul autre. C’est une idée de génie d’avoir imaginé ce tour de passe-passe. Et enfin, il y a ce format très particulier : une salle à taille humaine, presque un boudoir, où le public est immergé dans le spectacle tant il est proche des danseuses. C’est un lieu où on ne dîne pas, on regarde le show. Tout est pensé pour vivre une expérience artistique unique. Et ça, ça change tout.
Quel tableau du spectacle Totally Crazy vous émerveille le plus ?
Lay Lazer Lay, sans hésiter. C’est le tableau le plus sombre, comme il est lié à un sentiment de douleur et qu’il est le plus libre au niveau de l’interprétation, il devient selon moi le plus sincère, le plus “à cœur ouvert”. Visuellement, il est magnifique en plus. Les faisceaux de lumière, la fumée, les cheveux mouillés, le mouvement de la roue… le public est complètement captivé. On entend plus un bruit dans la salle. J’aime beaucoup cette tension-là.
Photos : Paul Morel